#5 [La fidélité] Embrasser, c’est tromper ?


©Netflix


Pendant un mois, chaque semaine, nous (Manon Cerdan° et Mélissa-Asli Petit**) avons choisi d’analyser des scènes tirées de la saison 1 de Grace & Frankie. Cette semaine, pour notre dernier article, on parle de fidélité !

Pourquoi ? Parce que les séries font partie de nos quotidiens, participent à façonner nos modes de vie, nos identités, et nous questionnent sur nos représentations.

Avec Jane Fonda (Grace) et Lily Tomlin (Frankie), qui se retrouvent à plus de 70 ans à cohabiter à la suite de leur rupture avec leur conjoint respectif, on découvre des sujets rarement évoqués à ces âges de la vie : amour, amitié, sexualité, vie de couple à plus de 70 ans. Ces thèmes, parce qu’ils sont universels, parlent à chacun de nous, et surtout nous éveillent à nous-mêmes en nous proposant de repousser nos limites. Cette série nous donne à voir des possibles pour projeter peut-être d’autres désirs, d’autres rêves, d’autres aspirations.



35 % ! C’est le nombre de femmes qui admettent s’être déjà livrées à une forme d’infidélité « physique », comme le fait d’avoir échangé un baiser sans aller plus loin. Or, embrasser, est-ce véritablement tromper ? Dans l’étude réalisée par Gleeden – le site de rencontres extraconjugales – il semblerait que la réponse soit oui, mais qu’en pensent Grace et Frankie ?

Comme nous en avons parlé la semaine dernière à propos de l’importance de la confiance dans l’amitié (voir l’article sur l’amitié), dans l’épisode 11, Frankie surprend donc un baiser fougueux entre Grace et le beau (et plus jeune) ex-détenu. Ne pouvant se retenir, Frankie appelle Sol, son ex-mari et lui raconte tout. Ce que Sol, complètement étonné, s’empresse de répéter à Robert qui se réjouit pour son ex-femme qui est certes en couple avec le fameux Guy dont nous avons déjà parlé (voir l'article sur la première fois), mais pas mariée.

« Je ne l’ai pas embrassé moi. C’est LUI qui m’a embrassée ! »

(Grace)

Peu importe l’âge et le vécu, la zone grise reste la zone grise. Et tous les personnages vont n’avoir de cesse de la questionner. Grace, récemment divorcée, goûte les joies des nouvelles rencontres et de la séduction. Elle justifiera ce baiser par un « ce n’est pas moi, mais lui » ou « ce n’était qu’un baiser d’au revoir » ou « ça ne voulait rien dire ». Alors que tout le monde est un peu choqué, Robert, son ex-mari, la défendra (« Tant mieux pour elle, elle mérite de s’amuser ! », « Elle n’est pas mariée ! », ou encore « On ne connaît pas les circonstances. Qui sommes-nous pour juger ? »). Quant à Frankie, qui par un comique de situation révélera le scoop au pauvre Guy, elle clôturera l’affaire par un « No big deal ! » (« C’est pas grave »).

Étonnamment ou pas, les mots liés au champ lexical de l’infidélité (unfaithful, cheat, affair) ne sont jamais prononcés, atténuant toute la portée dramatique, s’il en est, pour conclure l’épisode par : « Il y a beaucoup de façons d’être un couple. Nous devons juste trouver la meilleure pour nous ».

On voit bien que lorsque l’on parle d’infidélité, les frontières sont poreuses, et chacun est porteur de sa propre définition. Il existerait ainsi plusieurs visages de l’infidélité conjugale. Charlotte Le Van, sociologue, en a cerné deux principaux. D'un côté, il y a ceux dont les histoires relèvent de ce que l'auteure appelle « l'infidélité relationnelle », autrement dit une infidélité en lien étroit avec la problématique du couple. D'un autre côté, on trouve « l'infidélité personnelle », qui, elle, entretient un lien faible avec la situation conjugale et renvoie plutôt au parcours et à la personnalité des individus. Cette division s’observe également dans les résultats de l’étude menée par l’Ifop pour Gleeden. Ainsi, « 1 Française sur 2 (52%) explique sa dernière incartade par son attirance physique ou sexuelle pour la personne avec laquelle elle a couché, signe que l’infidélité féminine ne constitue pas uniquement une réponse à des problèmes au sein de couple »*.

L’infidélité interroge nos conceptions de l'amour, du couple, de la sexualité, des rapports sociaux, ou encore des frontières entre public et privé. Que ce soit dans la série Grace & Frankie ou dans la vie ordinaire, l’infidélité reste un sujet personnel auquel chaque individu, s’il en fait l’expérience, répondra en fonction de sa propre histoire.

[La série américaine Grace & Frankie a été produite et diffusée sur la plateforme de streaming Netflix. Avec sept saisons depuis sa création en 2015, elle est la série originale Netflix avec le plus d’épisodes.]

*Source : Étude Ifop pour Gleeden.com réalisée par questionnaire auto-administré en ligne du 11 au 15 avril 2019 auprès d’un échantillon de 5 026 femmes, représentatif de la population féminine âgée de 18 ans et plus résidant en Italie, en Espagne, en France, en Allemagne et au Royaume-Uni.

Disponible sur : https://www.ifop.com/publication/observatoire-europeen-de-linfidelite-feminine/


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*Après plusieurs années dans le marketing du cinéma, Manon Cerdan est devenue juriste spécialisée en droit des usagers, puis directrice d’EHPAD et plus récemment directrice formation en accueil familial (dispositif alternatif aux EHPAD). Aujourd’hui, elle travaille sur les représentations de la vieillesse et des métiers du care dans le cinéma et les séries.


**Docteure en sociologie, Mélissa-Asli Petit a fondé et dirige Mixing Générations. Elle s'intéresse au vieillissement pour mener une réflexion plus globale, cherche à créer des ponts entre les âges et les cultures, et à questionner la place des femmes, notamment âgées, dans la société et dans les médias.






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